Les poneys sauvages, de Michel Déon

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Nous sommes en Europe, pendant et après la deuxième guerre mondiale. Quatre jeunes garçons se rencontrent à Cambridge, deux Français et deux Anglais (un cinquième mourra prématurément, ne quittant pour autant jamais Les poneys sauvages). Parmi eux, Michel Déon, l’auteur de ce livre et académicien de surcroît.

De  cette rencontre naîtra une amitié solide, forte, chapeautée par un directeur d’études solitaire et adulé, qui leur fera promettre de mener une existence hors du commun et enrichissante. La vie fera le reste… La guerre, les engagements politiques, la mort, les trahisons, les devoirs sentimentaux, la séparation géographique les éloigneront souvent, pour les réunir parfois. A chaque moment clé de leurs existences, de manière préméditée ou fortuite, ils se retrouvent, par deux, par trois, et continuent a tisser des liens qui resteront indestructibles bien que distants – ils ne se tutoieront par exemple jamais.

Ce point-là d’ailleurs est parfois déroutant : si la façon dont Michel Déon retranscrit leurs relations est fidèle, on peut être étonné par ce vouvoiement excessif, ces phrases alambiquées et soutenues qu’ils échangent, cette pudeur exacerbée qu’il existe entre eux. Mais on ne peut également qu’apprécier la superbe langue avec laquelle ce livre est écrit. Des expressions merveilleuses et obsolètes, des phrases recherchées, dans lesquelles chaque mot compte.

Là encore, comme la semaine dernière, il s’agit d’une oeuvre intellectuelle et parfois complexe – promis la prochaine sera plus légère ! Mais elle se lit très bien car, malgré ses 506 pages, on est happés par cette véritable fresque d’une génération d’après-guerre, pleine de rebondissements et d’événements marquants. On ne s’ennuie pas et on se fait vite aux expressions parfois archaïques. On a conscience de lire quelque chose de particulier, un vrai monument littéraire historico-politique, qui nous balade de pays en pays, d’époque en époque, avec une certaine fougue non dissimulée. Un livre où l’Histoire rejoint les histoires …

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La promesse de l’aube, de Romain Gary

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Ce n’est jamais simple de parler d’un classique, mais c’est toujours très intéressant. Car par définition, beaucoup l’ont lu, certains l’ont étudié, et le voient donc avec un biais indéniable. Aujourd’hui, pour parler de ce classique parmi les classiques que constitue La Promesse de l’aube de Romain Gary, je revêts mon esprit totalement vierge de toute analyse de l’œuvre, et je m’en tiens à ce que j’ai lu, même s’il fait typiquement partie de ces livres qu’on a l’impression d’avoir déjà dévoré avant même de l’avoir ouvert, tant on en a entendu parler :  « La promesse de l’aube? Une autobiographie centrée sur une relation passionnelle entre une mère et son fils, LE roman œdipien par excellence. »

Mais c’est toute autre chose quand on l’ouvre. Certes, le sujet central reste la relation fusionnelle entre un fils et sa mère, et la façon dont le premier fait tout pour plaire à tout prix à la seconde. Il lui voue sa vie, comme elle lui a voué la sienne. Où qu’ils aillent après leur exil de Russie (Pologne, France…), la mère rêve pour son fils d’une vie de grandeur et de prestige démesurés ; que jamais il ne contredit. Oui, c’est l’archétype de l’autobiographie, oui cela en fait un modèle du genre, oui le malaise de Romain Gary dans la vie et avec les femmes vient certainement de cette relation étouffante… Mais tout cela, on le sait.

On en oublie de dire combien ce livre est drôle, TRÈS drôle même, combien il est plaisant de lire un homme aussi torturé, combien le ridicule de cette mère est touchant, combien il se défend lui-même de cette situation. Il met d’ailleurs les choses au clair assez vite : il n’a jamais eu de complexe d’Oedipe. S’ensuit alors un passage très bien écrit et pinçant sur la psychanalyse et ses défenseurs. Car c’est ça cette œuvre : une défense des valeurs qui lui tiennent a cœur, un cri infini d’un fils qui veut sauver l’Humanité et la poser aux pieds de sa mère.

C’est un livre d’une incroyable intensité, qui donne l’impression d’avoir été écrit au fil de la plume. Il y a parfois des longueurs mais cela reste très fluide et surtout très prenant.

Cette autobiographie, quand on la lit avec un regard d’adulte et non avec celui d’un élève qui (forcément) s’ennuie en lisant ce qu’on lui a obligé à lire, n’a finalement pas la complexité et surtout la gravité qu’on veut bien lui donner parfois. Il s’agit là de passer un bon moment, de rire, de s’émouvoir et de ne pas trop réfléchir sur une œuvre qui a été tant réfléchie. Et, quand on pense que l’auteur a reçu le prix Goncourt sous un nom qui n’a été connu qu’après sa mort (pour La vie devant soi, qu’il avait écrit sous le nom d’Emile Ajar), mon petit doigt me dit que c’est ce qu’aurait voulu ce grand humoriste qu’était Romain Gary.

Le Front russe, de Jean-Claude Lalumière

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Ne vous méprenez pas, rien à voir avec la Russie, la guerre froide ou autre repères historiques grandioses, Le Front Russe raconte avant tout la vie et le travail d’un fonctionnaire au Ministère des Affaires Étrangères -l’auteur-, envoyé au bureau des pays en voie de création / section Europe de l’Est et Sibérie.

Écrit dans un style impeccable où chaque mot est choisi avec minutie et où l’humour est permanent, ce récit se lit très vite et très facilement. On entre dans la vie de ce jeune fonctionnaire, dont le rêve ultime était de voyager, mais qui se voit mener une existence médiocre à Paris. Même les moments qui devraient le mettre en lumière (sans jeu de mots avec son nom) échouent et se terminent en catastrophe.

C’est donc l’histoire (totalement vraie?) d’un homme banal, qui rentre au service de l’état et qui est confronté aux méandres d’une bureaucratie lente et poussiéreuse, hiérarchisée à outrance, ne laissant pas vraiment de place à l’individualité. Satire ou simple autobiographie? La frontière est ténue.

Par ailleurs, la morale de « l’histoire » résumée dans la dernière phrase -« l’histoire d’une vie, c’est l’histoire d’un échec« –  laisse un sentiment étrange de fatalisme et de pessimisme, avec lequel j’ai du mal à adhérer… Heureusement qu’on rit beaucoup, qu’on aime se moquer de cette administration prête à tout pour qu’on l’aime mais d’une maladresse sans pareil, et surtout qu’on adore le style enlevé et intellectuel de Jean-Claude Lalumière. Et puis on est quand même rassurés quand on sait que l’auteur est couvert d’éloges par ses contemporains littéraires : pas si ratée que ça comme vie !

Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

The trial period has ended

Troublant. Bouleversant. Révoltant. Vivant. Ce sont les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsque l’on referme ce livre. Autobiographie de l’auteur (et par la même occasion de sa mère), Rien ne s’oppose à la nuit est une oeuvre qui marque, sans aucune hésitation. Comme certaines de ses autres oeuvres (Un jour sans faim, Les heures souterraines), on retrouve l’écriture crue, incisive, violente parfois même, de Delphine de Vigan. Mais quel talent …

Justement, sa force ce sont ses mots. Plus que ses scénarii, que malheureusement elle n’invente pas -même si cette autobiographie est digne d’un roman tant les rebondissements se succèdent. Avec des phrases courtes et précises, elle vous emmène dans son histoire personnelle, et peint le portrait de sa mère malade avec beaucoup de sincérité, de dureté, mais aussi une infinie tendresse.

Maintenant que cette mère détruite -et destructrice- a choisi de rejoindre l’éternité, sa fille retrace sa vie et tente de comprendre. Comprendre pourquoi cette femme belle, intelligente et entourée sombre-t-elle dans la maniaco-dépression? Pourquoi et comment peut-elle ainsi peser sur ses filles qu’elle aime pourtant de tout son être? Que s’est-il passé dans la vie de cette femme pour qu’elle soit autant dans l’autodestruction?
Au beau milieu des secrets et des lieux évocateurs, on fait partie de cette famille pendant 408 pages et on ressent une pointe de vide à la dernière.

Mais parce qu’il faut aussi garder son esprit critique même quand on est envoûté par la lecture, je rajouterais un petit bémol : l’aspect « thérapie personnelle de l’écriture » m’a parfois un peu dérangée -voire gênée par moment. J’aurais aimé ne pas tout savoir de la réflexion de Delphine de Vigan, qu’elle garde davantage de pudeur dans son écriture. Car en plus de rentrer dans sa vie et sa famille, on rentre profondément dans son intimité et ses réflexions psychologiques. Elle revient très fréquemment sur son évolution personnelle et psychique au fur et à mesure de son écriture, sur la difficulté d’arriver au bout de son oeuvre, ce qui est très intéressant mais parfois redondant.

Ceci étant dit, cela n’altère en rien la force de l’écriture, et donc de la lecture, l’intensité des sentiments et la profonde admiration que l’on ressent envers cette auteur qui arrive à faire un magnifique écrit des drames qui ont jalonné sa vie. Et on comprend en le refermant qu’il s’agit avant tout d’une très belle déclaration d’amour à cette mère qui, malgré tout, a certainement fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Cela ne fait aucun doute que ce livre lui a permis d’enfin aimer, comprendre et même admirer sa mère. Elle finit d’ailleurs par ces mots : « Aujourd’hui je suis enfin capable d’admirer son courage« . Une merveilleuse leçon de vie, de résilience et de pardon.

 

Juste après dresseuse d’ours, de Jaddo

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Cela fait deux ans que je la suis quotidiennement sur Twitter, et je dois dire que ses anecdotes m’amusent toujours beaucoup. Cette jeune médecin généraliste dépeint avec humour et beaucoup de tendresse son quotidien, pas toujours rose mais toujours très riche.

Alors quand j’ai vu qu’elle sortait un livre retraçant sa vie, son job, ses études, tout cela sous forme d’anecdotes développées, j’ai couru l’acheter. Et j’ai bien fait. Avec sa plume aussi caustique que délicate, ses mots crus, durs même parfois, elle transmet sa vocation, son envie d’être médecin et surtout sa vision de la profession, plus humaine que jamais. Et franchement, ça fait du bien.

Elle profite de ces  pages pour remettre certaines pendules à l’heure, dénoncer les méthodes de certains praticiens et rendre hommage à ses patients, avec une infinie bienveillance. On rit, on est ému, on est en colère, mais à aucun moment on ne peut dire que ce livre nous laisse indifférents. Voilà une belle leçon d’humilité qui nous fait voir nos chers médecins un peu différemment et imaginer ce que peut être le quotidien de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi de donner leur vie pour sauver les autres (enfin, avec certaines petites exceptions très bien retranscrites dans cette ouvrage).

Je n’ose imaginer la liste d’attente a son cabinet…!

La trilogie rwandaise de Jean Hatzfled

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L’œuvre dont j’aimerais parler aujourd’hui est un peu particulière, puisqu’il s’agit d’une trilogie. N’étant pas spécialement chronologique, ses trois livres peuvent se lire séparément, mais à mon sens, ils en perdraient leur vraie essence et surtout l’objectif qu’avait leur auteur en les écrivant. Il s’agit deDans le nu de la vie, d’Une saison de machettes, et de La stratégie des antilopes de Jean Hatzfled. Reporter au Rwanda au moment terrible du génocide, cet ancien journaliste décide de se consacrer à l’écriture lorsque le pire du conflit est passé. Serait-ce pour expier au nom de sa patrie les multiples erreurs que cette dernière aurait commises lors de cet événement dramatique ? Il ne le dit pas, mais préfère parler de l’échec des journalistes qui n’ont pas su couvrir de manière juste et intègre le conflit. Néanmoins, une information sur le sujet (et qui plus est aussi bien menée) n’est pas de trop, alors que beaucoup de personnes ont tenté d’étouffer la tragédie qui se déroulait dans ce petit pays de l’Afrique des grands lacs, surnommé le “pays des mille collines ».

Il commence alors par se rapprocher des Tutsis, les victimes, qui tentent de continuer leur vie après les monstruosités qu’ils ont subies et vues. Hatzfeld s’entretient longuement avec plusieurs d’entre eux, tente de pénétrer leur intimité et leur quotidien, toujours avec un immense respect et une pudeur incroyable. Il en tire son premier livre, Dans le nu de la vie. Tout est dans le titre : ces gens-là sont à présent nus, sans plus rien ni personne, ils vivent dans la peur incessante du lendemain et « que ça recommence », mais ils sont en vie, contrairement à trop de leurs proches. Ils sont terrorisés et enclins à un immense chagrin, mais ils s’accrochent et se livrent avec énormément de justesse.

Mais cela ne lui suffit pas, et il est persuadé que de l’autre côté aussi on a des choses à dire. Pourquoi, comment les Hutus ont-ils pu faire cela ? Etaient-ils tous obligés ? Qu’en retiennent-ils ? Comment vivent-ils à présent ? Sont-ils conscients ? Toutes ces questions, Jean Hatzfeld se les pose et les posera à un groupe de Hutus, qu’il visite régulièrement au pénitencier de Rilima. En est issu Une saison de machettes, qui amène évidemment de l’incompréhension, du dégoût et de la colère… mais c’est si rare de donner la parole aux bourreaux qu’on ne peut que saluer l’exercice, et encore une fois le respect et la recherche de compréhension qui émane de l’écriture du journaliste.

Enfin, pour clore sa « saga », il décide d’écrire un troisième opus, sur le thème de « comment arriver à (re)vivre ensemble après l’horreur ». C’est l’objet de La stratégie des antilopes, qui paraît en 2007, soit 13 ans après le génocide. Il y évoque la « vie » après, quand les Hutus sortent de prison et reprennent leur place auprès des Tutsis. Il parle des fantômes qui ne partent pas, des cauchemars toujours présents, et de la difficulté pour la communauté Tutsi de côtoyer ses bourreaux quotidiennement. Il décrit bien d’un côté les victimes, incapables de pardon ou d’oubli, et de l’autre les bourreaux, qui ne peuvent que mentir pour se protéger de la foudre de leurs voisins. Et malgré tout l’obligation de vivre sur les mêmes terres, qui sont les leurs à tous… Mais, même si la peur, l’incompréhension et l’impossible communication entre les deux peuples envahissent ce troisième volet, on y trouve des traces flagrantes d’espoir, et donc d’humanité.

En résumé, une trilogie indispensable pour comprendre une des tragédies les plus intenses car l’une des plus brutales et sanglantes de notre Histoire contemporaine…