Quand j’étais Jane Eyre, de Sheila Kohler

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Bienvenue dans l’univers impitoyable de l’Angleterre du XIXème siècle, quand les moyens de communication modernes n’existaient pas et que les relations interpersonnelles avaient encore le charme d’antan… Charme ou dureté d’ailleurs.

Car cette biographie romancée raconte avant tout l’aventure filiale et littéraire des soeurs Brontë -particulièrement celles de Charlotte-, leur amour fraternel indestructible -qui les a d’ailleurs empêchées de se marier-, mais aussi les querelles qui les ont frappées alors qu’elles cherchaient toutes les trois à se faire publier en même temps sous des pseudonymes.

A travers ces 234 pages, on est happé par l’ambiance de cette famille anglaise pauvre, dans laquelle les tragédies s’enchaînent. Et c’est au milieu de tout cela que Charlotte écrira ce qui restera comme l’une des oeuvres anglaises majeures de ce siècle : Jane Eyre. On suit le processus d’écriture -très laborieux au départ- puis le succès de celle qui a mis plusieurs mois à révéler sa véritable identité. On pourrait alors juste regretter que tout ne soit pas très détaillé et ressentir un sentiment de « survol » de la part de l’auteur, mais on comprend vite qu’elle a plus cherché à retranscrire une ambiance en en venant à l’essentiel qu’à fournir une biographie exhaustive.

Non, vraiment, c’est un moment de lecture délicieux que nous offre Sheila Kohler ; on a du mal à décrocher, on se prend même à rêver d’être là-bas avec elles (enfin, pas trop longtemps quand même !). Et on aime découvrir comment naît un chef d’oeuvre. Parce que sans aucun doute, Jane Eyre en est un. 

A ce propos, une petite précision s’impose : si vous ne l’avez pas lu (Jane Eyre) et que vous en avez l’intention, lisez ce livre après, car au fil des aventures de Charlotte sont contées celles de son héroïne. A la fin donc, l’histoire de Jane n’a plus aucun secret pour le lecteur. Pour ma part, j’ai adoré me replonger dans ce récit qui m’avait tant marquée, mais pour un lecteur non averti, cela peut vite devenir frustrant.

Ainsi pour conclure, n’hésitez pas à lire Quand j’étais Jane Eyre pour un moment de dépaysement et de découverte assez incroyable.

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Et puis… Paulette, de Barbara Constantine

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Il traînait dans ma bibliothèque depuis le début de l’été ; j’ai profité de mon voyage d’un mois et demi en Europe de l’Est pour l’emporter dans mes bagages. C’est l’un des gros succès de cette année, mais je ne sais pas pourquoi je n’arrivais pas vraiment à le commencer. L’histoire ne me tentait sûrement pas plus que cela : un vieil homme, campagnard, va voir sa maison se remplir au fur et à mesure que ses voisins, amis, connaissances, vont emménager chez lui alors que leurs vies sont bouleversées par des événements personnels.

Maintenant qu’il est terminé, je peux dire que c’est un livre sympa à lire, détendant, qui se lit vite et facilement. On ne s’ennuie pas du tout en le lisant… mais il ne transcende pas non plus. Il faut dire que je ne suis, en général, pas vraiment une grande fan de ce genre de roman où s’ajoutent des personnages au fur et à mesure, car ils (les personnages) sont souvent un peu bâclés. Enfin là, j’ai plutôt été assez agréablement surprise. Chacun dans son style, ils sont décrits avec beaucoup de justesse. Ils sont attachants, bienveillants, et on imagine sans aucun problème leur cohabitation et la complexité des relations que cela engendre.

Il ne s’agit donc surtout pas de boycotter ce livre si vous tombez dessus car vous passerez sans aucun doute un bon moment ; néanmoins, n’en attendez pas un grand roman profond, rien n’est à prendre à un degré plus élevé que ce n’est écrit. Comme on pourrait le dire de manière familière, « il ne casse pas trois pattes à un canard ». Mais ce n’est pas grave puisque ce n’est pas vraiment ce qu’on lui demande ! (pauvre canard)

L’autobiographie d’une courgette, de Gilles Paris

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Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas pleuré à chaudes larmes en lisant un livre. Et bien voilà, il aura fallu L’autobiographie d’une courgette pour que cela arrive ! Et pourtant, ce n’est pas triste, juste extrêmement touchant. Certes, l’histoire commence plutôt tragiquement, Courgette étant un petit garçon de 9 ans qui tue accidentellement sa mère qui le battait et buvait un peu trop de bières… mais ce n’est que le début.

Alors que la machine judiciaire se met en route, on comprend vite que Courgette ne sera pas vraiment inquiété ; il se retrouve en foyer, entouré de plein d’enfants qui, comme lui, ne peuvent plus rester dans leur cellule familiale. Se noue alors des amitiés indestructibles, une histoire d’amour d’enfants qui n’a rien à envie à celle des adultes, des « zéducateurs » qu’on imagine facilement formidables, une directrice aux petits soins, et une bienveillance ambiante assez exceptionnelle. Même le juge et le gendarme sont gentils dans cette histoire.

Et pourtant, on ne tombe jamais dans les fameux « bons sentiments », ceux qui rendent condescendants. Car à l’intérieur du foyer, les punitions tombent, les discussions sont sérieuses et profondes, la vie s’apprend petit à petit, mais toujours avec une infinie délicatesse.

D’un point de vue de l’écriture, Gilles Paris nous offre une oeuvre quasi parfaite en terme de justesse et de sensibilité. Le roman est écrit à la 1ère personne, celle de Courgette, les mots sont donc ceux d’un enfant qui ne connaît pas grand chose d’une vie « normale », ou tout du moins d’une vie sans coup ni alcool. Un enfant qui ne comprend les expressions qu’au premier degré, et qui ne saisit donc par exemple pas bien pourquoi son « papa a emmené une poule au voisin pour faire le tour du monde avec. C’est bête une poule, ça boit la bière que [je] mélange aux graines et après ça titube jusqu’au mur avant de s’écrouler par terre« . Protection ou imagination? Dans tous les cas c’est salvateur. Et pas une seule fois on ne ressent l’adulte qui écrit… cette tenue du texte est une vraie prouesse.

Au foyer, tout le monde a son histoire, toutes plus glauques les unes que les autres, mais les enfants s’en parlent avec une simplicité et un détachement déroutants pour nous, adultes, qui lisons ce livre avec du recul. Il m’a rarement été donné de lire un roman aussi touchant donc, phénomène accentué par ce décalage de point de vue d’enfants versus celui des adultes. Dans leur monde, une femme qui se prostitue « recoud les coeurs des hommes avec sa langue« , les comportements répréhensibles des adultes -même les plus condamnables- s’expliquent, voire se justifient.

C’est une amie psychologue qui me l’a prêté, et je la soupçonne d’avoir imaginé qu’il me ferait cet effet-là. Elle a touché juste ! En tous cas c’est un livre qui nous rappelle que les enfants sentent bien plus de choses que l’on pense, comprennent même parfois bien mieux que nous, et sont certainement plus indulgents. Il faudrait y penser en cas de petit bobo, et retrouver parfois notre simplicité d’enfant, ça ne peut pas faire de mal !

Les souvenirs, de David Foenkinos

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Peu de critiques négatives sont postées sur mon blog, mais La délicatesse en faisait partie : je me suis alors quelques fois confrontée à des incompréhensions car je sais que ce roman est considéré par beaucoup comme un chef d’oeuvre… Alors, même si je connaissais l’aura de Foenkinos auprès de milliers de lecteurs, et si la personne en elle-même m’est très sympathique, je n’avais finalement jamais expérimenté cette « joie folle » en le lisant. Et puis j’ai lu Les souvenirs, et j’ai compris.

Une telle richesse d’écriture, une telle émotion transparente, un tel jeu avec les mots ne peuvent laisser indifférent. Tout est juste. Alors que le narrateur (dont on ne perçoit pas bien quel est le degré de comparaison avec l’auteur) traverse des bouleversements -décès, séparation-, il réfléchit en même temps à sa volonté d’écrire, volonté malheureusement vaine. C’est avant tout cela : un livre sur la difficulté d’écrire, sur le syndrome de la page blanche. Faut-il alors être rempli de souvenirs douloureux pour écrire un roman? Ou au contraire se vider de tout, inventer?

La manière d’écrire de Foenkinos est remarquable : on ne s’ennuie jamais. Son roman (autobiographique à certains égards?) est jalonné d’évocations de souvenirs, des plus insignifiants aux plus déterminants, appartenant à des anonymes ou bien à des personnalités publiques.

Dans cette valse de moments remémorés, dans ce rythme effréné des événements qui se passent, on s’accroche et on ne veut plus en sortir. Puis, quand c’est le cas et que nous refermons le livre, on est un peu nostalgique, mais pas de doute qu’on s’en souviendra ! Et c’est ainsi que, comme il avait fait de sa délicatesse (mais de façon trop lourde à mon sens, et c’est ce que je n’avais principalement pas aimé), David Foenkinos fait de son roman une allégorie du titre. Mais cette fois-ci avec tellement plus de délicatesse… Comment ne pas être conquis ?

Le contenu du silence, de Lucia Etxebarria

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C’est un voyage au cœur de la manipulation psychologique (et physique d’ailleurs) que nous propose Lucia Etxebarria. Connue pour son écriture sans détour, ses mots abruptes et ses sujets graves, elle ne déroge pas à la règle avec ce roman, d’une rare justesse. 

Pris au cœur des tourments d’une secte, une jeune femme, Cordelia, est recherchée par son frère et sa meilleure amie, après que les membres de cette organisation se sont suicidés. Or, son corps n’a pas été retrouvé, et tout reste donc possible.

Le duo de personnages qui part à sa recherche est plutôt hétéroclite : Gabriel a quitté sa vie bien rangée de Londres ou il s’apprête à se marier pour voler au secours de cette sœur, qu’il n’a pas vue depuis 10 ans. Helena, quant à elle, jeune femme extravagante et mystérieuse, a suivi l’embrigadement de Cordelia depuis le début et a fait partie des 10 dernières années de la jeune femme.

Ils vont alors plonger au cœur d’une histoire abracadabrantesque, ou se mêlent mensonge, trahison, manipulation, tabous, pires heures de l’Histoire et autres travers noirs. Tout cela dans le cadre quasi féérique des Canaries et de ses paysages de rêve.

Les situations comme les lieux sont décrits avec une infinie précision, le travail de documentation est énorme et impressionnant. On referme ce livre en ayant l’impression d’avoir non seulement passé un grand moment de suspens, mais aussi et surtout d’avoir appris beaucoup de choses. Et mine de rien, ce n’est pas désagréable!

Les gens heureux lisent et boivent du café, d’Agnès Martin-Lugand

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Après de multiples tergiversations avec moi-même, j’ai fini par trancher : les livres que j’ai moins aimé, je les publie OUI mais NON pas le lundi. On aura qu’à dire que ce sont des petits « plus ».

Passons donc au petit « plus » du jour. Un titre alléchant, une photo de couverture attirante, une auteur qui a l’air super sympa et une quatrième de couverture intrigante, tout prédestine ce roman à être un bon moment de lecture. Le format est sympa, l’écriture a l’air fluide (au vu des premières pages), bref, on y entre facilement sans a priori négatif. Une femme, Diane, perd sa fille et son mari dans un accident de voiture. L’horreur absolue. Un an après, toujours pas remise de ce deuil, elle décide de tout plaquer pour partir s’installer en Irlande et se reconstruire, à l’abri des regards indiscrets et des discours fatigants de sa famille…

Et c’est là que tout se gâte. Si la facilité de l’écriture ne nous étonne pas (d’ailleurs, c’est un peu ce qu’on cherchait en le lisant), celle du scénario a de quoi vraiment étonner. Prévisible à partir de la page 60, on se doute de l’évolution que va prendre le roman, et on voit arriver les événements gros comme des maisons… Dommage pour un sujet aussi lourd et profond. Malheureusement, on tombe vite dans le cliché de la jeune femme qui se détruit pour oublier son passé, dont le deuil est impossible malgré des relations qui se nouent, et qui part vivre dans la pluvieuse Irlande dont la description des paysages, est, elle aussi, mille fois déjà vue. Même la fin, qui se veut suspendue, ne convainc pas.

On n’est pas transporté, on décroche rapidement de l’intérêt du roman, et il arrive même d’avoir envie de le reposer… Tellement dommage pour ce livre qui a, à première vue, tant d’atouts (marketing?).

Le Front russe, de Jean-Claude Lalumière

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Ne vous méprenez pas, rien à voir avec la Russie, la guerre froide ou autre repères historiques grandioses, Le Front Russe raconte avant tout la vie et le travail d’un fonctionnaire au Ministère des Affaires Étrangères -l’auteur-, envoyé au bureau des pays en voie de création / section Europe de l’Est et Sibérie.

Écrit dans un style impeccable où chaque mot est choisi avec minutie et où l’humour est permanent, ce récit se lit très vite et très facilement. On entre dans la vie de ce jeune fonctionnaire, dont le rêve ultime était de voyager, mais qui se voit mener une existence médiocre à Paris. Même les moments qui devraient le mettre en lumière (sans jeu de mots avec son nom) échouent et se terminent en catastrophe.

C’est donc l’histoire (totalement vraie?) d’un homme banal, qui rentre au service de l’état et qui est confronté aux méandres d’une bureaucratie lente et poussiéreuse, hiérarchisée à outrance, ne laissant pas vraiment de place à l’individualité. Satire ou simple autobiographie? La frontière est ténue.

Par ailleurs, la morale de « l’histoire » résumée dans la dernière phrase -« l’histoire d’une vie, c’est l’histoire d’un échec« –  laisse un sentiment étrange de fatalisme et de pessimisme, avec lequel j’ai du mal à adhérer… Heureusement qu’on rit beaucoup, qu’on aime se moquer de cette administration prête à tout pour qu’on l’aime mais d’une maladresse sans pareil, et surtout qu’on adore le style enlevé et intellectuel de Jean-Claude Lalumière. Et puis on est quand même rassurés quand on sait que l’auteur est couvert d’éloges par ses contemporains littéraires : pas si ratée que ça comme vie !

Se croiser sans se voir, de Jean-Laurent Caillaud

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Une heure. C’est le temps qu’il faut pour lire ce tout petit livre. Quatre. C’est le nombre de fois que je le relis. Des mois. C’est le temps qu’il faut pour l’oublier (avant de le relire!).

En dessous d’une plaque commémorative du boulevard saint-Michel, un inconnu a glissé un message :  » Vous qui passez devant cet immeuble, ayez une pensée pour Frédéric. Il est mort pour vous. Le 21 août 1943. Il avait 19 ans. C’était mon meilleur ami. Il voulait faire le tour du monde après la guerre. Il n’a pas pu.  » Tout simplement.

Et alors que peu à peu les hommages de passants se multiplient dans la rue, Emma, une jeune riveraine, entame une correspondance avec l’auteur de cette lettre, prénommé Louis. Au fil du temps se noue un échange aussi sincère que tendre, touchant que grave. Puis de deux à correspondre  ils passent à trois, quatre, cinq… Emma fait de nouvelles rencontres grâce a ces échanges de messages, se confie, et cherche à savoir coûte que coûte qui se cache derrière ce mystérieux Louis.

Un roman plein de charme et de poésie, où se succèdent l’hommage discret et le respect du « devoir de mémoire », et des récits de vies intimes et bouleversants. Tout cela écrit avec une subtilité sans défaut, un ton juste et touchant, et une variation de styles narratifs extrêmement bien maniée.

La fin est aussi belle que surprenante. Sans jamais s’en douter pendant la lecture, le dénouement paraît pourtant si évident un fois lu…

Les mots manquent tellement ce livre simple et émouvant marque. Comme une petite musique très douce, il reste dans un coin de la tête et n’en part plus. C’est un roman à lire, à relire, à offrir et surtout à conseiller.